Il y a environ une semaine j’ai terminé la lecture d’un roman qui m’a marqué. En fait, l’étendue de l’effet de l’œuvre en question ne se limite pas à moi, mais bien à des milliers de lecteurs depuis plus de 100 ans, surtout des Québécois et, à un certain égard, des Français. Je fais référence à Maria Chapdelaine, de Louis Hémon et publiée à l’origine en feuilleton en France en début de 1914.
Il y a deux choses à retenir pour bien saisir le sens de cet article. Premièrement, Louis Hémon n’était pas Québécois mais bien Français (né à Brest). Deuxièmement, le bouquin a un sous-titre à la page de présentation, celui de Maria Chapdelaine : Récit du Canada français.
Deux réalisations s’imposent alors. Cette œuvre, longtemps considérée comme un pilier de la littérature québécoise, simultanément l’est et ne l’est pas. Pour être claire, l’histoire est reconnue comme une grande œuvre, mais racontée du point de vue d’une personne venant d’ailleurs. Ensuite, il y a le sous-titre, Récit du Canada français. Est-ce l’histoire de la jeune et belle Maria ou celle d’une région géographique et du peuple qui y vit? La réponse c’est un peu des deux.
L’une ne peut exister sans l’autre, et l’auteur s’y prend pour développer un texte pour lequel chacun des éléments dépend de l’autre. Il faut se le dire, Maria ne s’exprime verbalement que très rarement. Elle observe, elle réfléchit, souvent avec les yeux baissés, ou regardant ailleurs que dans ceux de son interlocuteur. Ce dernier inclut non pas un, pas deux, mais trois jeunes hommes qui la convoitent : François Paradis, Lorenzo Surprenant et Eutrope Gagnon. Après la mort subite du premier, le mutisme de Maria s’explique encore plus. C’est avec François qu’elle envisageait un avenir.
Maria
On pourrait aiguiser cet argument en ajoutant que Maria devient une personne plus tridimensionnelle du moment où, vers la fin du livre, elle a une prise de conscience. Avec un possible amant qui n’est plus, elle commence à considérer les avances d’un autre qui habite la métropole de Boston, aux États-Unis. Pourquoi rester dans le Nord du Québec, à préparer les mets de la famille, à laver la maison, à soigner les grippes, tout cela bien loin de ce qu’on peut désigner comme la civilisation? À quoi bon cette existence rustique et psychologiquement laborieuse qui se vit, pour la plupart, dans l’ignorance quasi totale des autres modes?
C’est à ce moment que le personnage de Maria devient intéressant. Pas parce qu’elle pourrait renier ses origines ou s’y ancrer plus fermement. Non, c’est la première fois dans le bouquin que celle qui prête son nom au titre devient une vraie personne. Questionner, se mettre en doute, avoir de l’ambition, espérer pour et craindre une voie encore inconnue – parce qu’on ne l’a pas encore choisie et vécue – c’est vivre. C’est être humain.
Le Canada français
L’autre volet que je désire aborder est celui qui contextualise l’œuvre, c’est-à-dire, son sous-titre. Où habite Maria Chapdelaine? Au Québec, oui, mais selon l’auteur, au Canada français (il utilise aussi à l’occasion le terme « le pays de Québec »). Souvenons-nous que Hémon n’est pas de la région, mais en est inspiré. Que remet en question Maria vers la fin du roman? Son avenir au Canada français. Que connait-elle comme environnement depuis sa naissance? Le Canada français.
De ce fait, pour bien saisir la lutte intérieure de Maria dans les derniers chapitres, il faut comprendre un des éléments clés qui y donnent naissance. Vous l’avez deviné : le Canada français. Au lieu d’écrire de longs passages durant lesquels les lecteurs restent avec une personne silencieuse, Hémon donne un aperçu de son entourage. La famille, les amis de cette famille qui viennent veiller le soir, les changements des saisons, les travaux sur les terres (ou « faire de la terre » dans la nomenclature locale), les distances entre les villages et les maisons, les difficultés à se déplacer en hiver, les expressions et le langage utilisé, etc.
Clairement Hémon était fasciné par ce monde. Il apprécie ces nuances. Ou, plus proprement dit, il les respecte. Il est difficile de croire que l’auteur trouve absolument géniale l’idée de regarder par la fenêtre le soir en hiver, ne voir que la noirceur, les squelettes sombres d’arbres, n’entendre que le hurlement du vent, et ce durant 5 à 6 mois de l’année. Mais sa plume nous communique qu’il a une profonde admiration pour ce mode de vie.
Hémon décrit les scènes du quotidien des habitants avec une finesse et une sorte de poésie qui font rêver. Je voulais presque être chez les Chapdelaine le soir en hiver. Presque.
Tout cela pour dire que Maria Chapdelaine est un bouquin à lire pour ceux et celles qui cherchent à découvrir la littérature québécoise. Euh, en fait, un livre sur le Québec d’autrefois mais écrit par un étranger à une autre époque. Et dont le titre principal est trompeur. C’est surtout le sous-titre que l’on doit considérer. J’estime que vous commencez à comprendre pourquoi je l’aime tant. Complexe, nuancé et d’une poésie à donner charme à une tempête hivernale.
Presque.

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