Avec tout ce qui se passe au Canada (encore des députés qui changent de fusil d’épaule), au Québec (course à la chefferie pour la CAQ, verglas) et dans le monde (tout le reste), une personne serait pardonnée d’admettre qu’elle ignorait deux nouvelles inusitées qui sont passées sous le radar. Le 5 mars, Radio-Canada annonce que son réseau d’information (ICI RDI) sera disponible sur Prime Video. Le 13 mars, la société change d’avis. Pourquoi est-ce important?
Diffuseur et brouhaha public
Il y a plusieurs raisons pour lesquelles c’est un sujet qui mérite une discussion. De prime abord (désolé pour le jeu de mots), c’est quoi un diffuseur public? Eh bien, dans le cas de RDI, Radio-Canada et la version anglophone du côté de CBC, c’est une société d’état dont le mandat est de produire du contenu de qualité pour le public canadien. Quel contenu? Soit des émissions pour divertir, des documentaires, le téléjournal, ou tout autre format pour renseigner le public. C’est dans le nom, après tout : société d’état. C’est du contenu par des Canadiens pour les Canadiens.
RDI et CBC ont leurs budgets respectifs, accordés par le gouvernement fédéral. Cet argent vient des poches des contribuables, d’où, entre autres, le terme « diffuseur public ». C’est pas CTV (Bell) ou TVA (Québecor). Ces derniers ont des actionnaires à satisfaire.
On peut donc trouver curieuse l’annonce faite le 5 mars par Radio-Canada de s’associer au géant américain Prime Video (Amazon). L’idée fut que la chaîne RDI serait accessible sur la plateforme de diffusion en continu pour 4,99 $ par mois. Radio-Canada n’a-t-elle pas ICI Tou.tv à cet effet? Cette décision en a fait jaser plusieurs, dont le chroniqueur Mario Girard à La Presse.
Le Bloc Québécois n’était pas plus impressionné à la Chambre des communes à Ottawa. Le parti a fait adopter une motion pour en savoir le cœur net pourquoi une société d’état s’alignerait avec une méga-plateforme multinationale américaine.
Un marché qui change de nature
Bien évidemment, ce n’était pas une décision prise à la légère. Les médias traditionnels voient leurs parts de marché s’écrouler depuis l’effervescence des plateformes telles que Netflix, Crave (Bell), Disney+ et, sans un soupçon d’ironie, Prime Video.
Qui plus est, selon les informations, certaines modalités des ententes entre la société d’état et les médias privés canadiens (Bell, Videotron, Rogers, Cogeco) privent Radio-Canada de simplement offrir RDI sur le site d’ICI Tou.tv. Les détails de ces modalités? Nous les ignorons.
Cela veut dire que, jusqu’à la renégociation de ces contrats, RDI dépend, entre autres, des abonnements au câble (ou « télédistribution ») chez Bell, Cogeco et le reste du troupeau. Vous avez bien lu : des abonnements au câble. Le public qui favorise les diffuseurs en continu, qu’a-t-il laissé de côté? Le câble.
Pour tout ce qu’on pense de la décision originale de Radio-Canada et du volte-face quelque peu embarrassant, force est d’admettre que la situation est précaire. Compressions significatives en 2023, une part du marché qui se contracte, des ententes en vigueur qui empêchent certaines solutions pour le moment, etc. Ce n’est pas évident.
Et ce public cible?
Je trouve qu’une question pertinente est : qu’en est-il du public cible? Supposons que demain matin il est permis à Radio-Canada d’ajouter RDI en son entier sur ICI Tout.tv. Est-ce que le nombre de consommateurs de cette plateforme augmentera? Si oui, de beaucoup? De peu? Aucunement? Comment mesurer ces chiffres? Quelle barre franchie serait considérée comme un succès?
En février, l’Académie de la transformation numérique (ATN) de l’Université de Laval a partagé les trouvailles d’une étude effectuée auprès des Québécois en septembre 2025.
Parmi les constats :
-Le nombre de Québécois qui s’informent quotidiennement est à la baisse par rapport à 2024.
-Les 18 à 34 ans ont plus tendance à s’informer à une fréquence hebdomadaire (41 %) plutôt qu’à une fréquence quotidienne (31 %).
-42 % de la même tranche d’âge s’informent auprès d’influenceurs plutôt que des médias traditionnels.
Je ne dis pas ici qu’un influenceur ou une influenceuse ne peut pas avoir de rigueur journalistique. En même temps, ce n’est aucunement garanti et même peu probable dans la plupart des cas. C’est quoi le nom qu’on donne à ce rôle? Influenceur. Hmm.
La situation actuelle et les difficultés financières qu’encourent les médias, publics ou non, sont difficiles à surmonter. Est-ce que Radio-Canada, le Réseau des informations, CBC et CBC News Network ont un avenir à long terme? Sans surprise, je n’ai pas la réponse à cette question.
Mais je l’espère bien. Non, les versions actuelles de ces médias ne sont pas tout à fait comme celles avec lesquelles j’ai grandi. Ne cachons pas qu’il y a certaines controverses qui leur font du mal.
Toutefois, de manière générale, c’est quand même un bon service. Les baladiffusions de la CBC et de Radio-Canada sont parmi les meilleures pour être renseigné sur ce qui se passe au pays et ailleurs.
Si le public peut être encouragé à en profiter, ça sera gagnant-gagnant, tant pour le diffuseur public que pour monsieur et madame tout le monde.

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