Toutes les visites au musée ne sont pas égales. Dans le pire des cas, les quelques heures passées nous laissent sur notre faim. À d’autres occasions, notre temps est relativement bien récompensé : certaines œuvres laissent leur marque mais pas toute l’exposition. Mais parfois une visite nous coupe le souffle. Nous sentons notre cœur vibrer. Ce fut le cas le 29 mars dernier avec l’exposition La Collection Torlonia : chefs-d’œuvre de la sculpture romaine.
Collection et exposition d’une rareté exquise
Avis aux intéressés : cette exposition se déroule au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) jusqu’au 19 juillet 2026.
Le MBAM fait du très bon travail. Cela ne sous-entend pas que chacun de leurs efforts impressionne de la même manière (je me souviens à peine de l’exposition en 2023 sur les grandes femmes de design), mais généralement ça passe. L’événement 2025 portant sur la curatrice et promotrice d’art Berthe Weill était sublime.
L’histoire derrière cette collection de bustes, statues et sarcophages de marbre de l’Antiquité romaine est palpitante. Nous, la société humaine, avons à remercier une famille de banquiers, les Torlonia, pour avoir trouvé, protégé et en avoir fait la promotion. Plus précisément, c’est le prince Alessandro Torlonia qui a lancé la balle au 19e siècle comme principal curateur à l’époque. Depuis, la Fondazione Torlonia gère tant ces œuvres magistrales que leur « maison » en Italie, la fabuleuse Villa Albani Torlonia.

À noter surtout que Montréal sera la seule destination canadienne. Qui plus est, il n’y aura eu que trois arrêts en Amérique du Nord. L’Art Institute of Chicago et le Kimbell Art Museum de Fort Worth ont déjà bénéficié de ce privilège. J’en suis profondément navré pour toute personne vivant dans l’Ouest canadien qui s’intéresse au sujet, mais vous êtes plus que les bienvenues à Montréal. À vrai dire, j’insiste pour que vous veniez.
Du monde à la messe
La popularité de l’invitation était immanquable dimanche. L’entrée s’y trouve au 3e étage du MBAM. En arrivant, il y a un énorme sarcophage qui abonde en décorations. Outre cela, il y avait du monde. Beaucoup de monde. Tellement que, quand je me suis pointé au passage reliant la halle et l’exposition, une employée m’a demandé pour quelle heure je m’étais procuré mon billet.
Moi : « Euh, midi. »
Employée : « Très bien. Ça ne sera pas long. Ce n’est que dans quelques minutes. »
Peut-être que je ne visite pas ce musée assez souvent (douteux : j’y suis facilement trois fois par an), mais je n’ai aucun souvenir d’être forcé d’attendre, ne serait-ce que quelques minutes, avant de pouvoir entrer car il y avait tellement de visiteurs. Certes, nous étions dimanche, mais quand même.

J’ai très vite compris le pouvoir séducteur de cette présentation. Déjà, les sculptures en marbre, malgré la perte des couleurs, sont d’une beauté inspirante. L’exactitude avec laquelle les formes sont ciselées me rend humble. Je ne sais comment l’expliquer autrement. Ce sont les détails des vêtements qui frappent, comme les draps repliés sur eux-mêmes. Il y a des couches de gras dans la bedaine d’une personne en position assise ou accroupie. Les cheveux des dames, oh leur chevelure!
Voyage à travers le temps
Au-delà de la beauté pure du travail de ces artistes morts depuis longtemps, ce sont les histoires que nous racontent ces œuvres. L’histoire en général, oui, puisque les pièces sont datées des premiers siècles sinon du siècle avant l’ère commune. Mais surtout les histoires.
Chaque salle de cette exposition a une thématique. Les enfants, la mort, les croyances, les empereurs, etc. Ce n’est pas simplement le concept de communiquer de l’information par le biais d’un musée. Quiconque peut apprécier des photos sur internet de ces statues ou des photos et vidéos de toute sorte d’expressions artistiques. On peut le faire sur nos téléphones mobiles.
La réalité était tout autre en l’an 50, ou 150, ou 100 avant l’ère commune. Un sarcophage avec les 12 travaux d’Hercule comme décoration avait une intention, aussi bien que celui avec un couvercle montrant un couple charmant, allongé comme sur un canapé chez soi (indice : la famille était riche). Culture, histoire, propagande, vénération, portrait, etc. Chaque projet a un objectif, outre celui d’être « bien fabriqué ».

La société moderne adore les Spider-Man et Superman. Des ancêtres adoraient Athène (ou Minerva, chez les Romains) et elle est présente en toute sa splendeur vers la fin de l’exposition.
C’est simpliste de se limiter à exclamer « J’ai tout adoré! ». Cependant, c’est vrai. Plus encore, j’ai senti des émotions. C’était dans la salle avec les bustes des empereurs. Ces têtes merveilleusement ciselées sont éparpillées un peu partout et il faut prêter l’œil aux indicateurs sur les murs ainsi qu’aux chiffres sous les bustes pour savoir qui est qui.
L’effet de regarder Hadrien ou Marcus Aurelius dans les yeux, les yeux d’un buste fabriqué à l’époque, m’a frappé. L’antiquité romaine et le 29 mars 2026 se sont entremêlés. L’importance du passage du temps pesait, tout en ayant presque aucune importance. Le sculpteur est retourné aux cendres et je n’ai pas vécu à l’époque. Et pourtant, Aurelius et moi nous nous regardions comme si nous étions au même niveau.
La Collection Torlonia nous rappelle une notion profonde. Malgré les changements technologiques au fil des siècles et millénaires pour créer l’art (photo, vidéo, tableau, statue, etc), l’objectif demeure le même, soit celui de communiquer à travers le temps. C’est en affectant les âmes que nous marquons le temps, et c’est à travers le temps que nos ancêtres nous parlent. Même ceux qui, évidemment, n’avaient aucune idée que vous et moi existerions un jour.

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