J’ai récemment conclu la lecture d’une grande œuvre. « Grand » dans le sens où le bouquin est énorme pour le nombre de pages. « Grand » parce que le livre est reconnu comme étant un chef de la littérature, russe ou autre. Je fais référence à L’Idiot de Fedor Dostoïesvki. Impressions et renouvellement avec mon appréciation pour tout ce qui offre un contexte.
Une brique
Il y a un mot en particulier que j’aime bien employer lorsque je complète une longue lecture. Je dis avoir lu « une brique ». Tel est le cas avec L’Idiot, publié en parties entre 1868 et 1869. Ma copie, une traduction anglaise, provient des éditions Signet Classic et couvre 643 pages, sans compter la postface (nous y reviendrons).
Ce n’est pas une critique, du moins, pas tout le temps. Le Seigneur des anneaux est une brique. En fait, ce sont trois mais toutes bonnes. Dune (Frank Herbert), un roman soi-disant légendaire de la science-fiction, en est une autre brique. J’ai trouvé cette dernière interminable.
Ce que nous livre Dostoïevski n’est ni trop long ni une lecture qui m’a captivé du début à la fin. En même temps, c’est très, très long et on y découvre des séquences magistrales. C’est un livre qui restera ancré dans mes souvenirs, quasiment pour autant de bonnes raisons que pour des mauvaises.
Découvrir un monde de folie
L’auteur nous plonge dans une Russie excentrique de la deuxième moitié du 19e siècle. Le protagoniste, si l’on veut être généreux avec ce terme, est Lev Nikolayevich. Fin de vingtaine, il revient de la Suisse où il a passé quelque temps comme patient d’une sorte de clinique pour des problèmes de santé mentale.

Il n’est pas débile pour autant. Et ceci est un des éléments qui surprennent si l’on ne connait pas le contexte dans lequel l’ouvre était rédigée. Lev, qui a un lien de sang avec un groupe avec un statut social de haut rang, est connu sous le nom de Prince Myshkin. Prince Myshkin est d’une gentillesse quasi-incomparable avec les gens qui l’entourent tout au long de l’histoire. Il est aussi honnête et sensible aux pensées et émotions d’autrui.
Le défi pour lui – sans qu’il le comprenne vraiment – est que pas mal tout son entourage est composé de vermines, de menteurs, d’égoïstes et d’excentriques qui ont, ironiquement, peut-être de vrais problèmes de santé mentale. Mais puisque son univers est peuplé, semble-t-il, que de cette catégorie de gens, eh bien, c’est Prince Myshkin qui se fait traiter à répétition d’idiot.
Que ce soient des individus de la haute société, comme la famille Epanchin (le général Epanchin, sa femme Lizaveta et leurs trois filles), ou des âmes perdues comme Ganya et sa famille, Lev est perpétuellement confronté à des personnalités beaucoup plus fortes et brutales que la sienne.
Plus nous découvrons le Prince, plus nous comprenons qu’il n’est pas tout à fait calibré. Il se gêne facilement, devient nerveux, souffre de crises épileptiques et semble avoir des lacunes à lire entre les lignes. Ceci dit, la majorité de son entourage est tellement bête et mérite une bonne gifle que quiconque serait plongé sans préalable dans cette société se sentirait sûrement gêné.
Réalisations du lecteur
Au fur et à mesure que ma lecture avançait, deux constats s’imposaient. Premièrement, bien qu’imparfait que soit Lev – incluant au niveau de sa santé – il n’est pas un idiot. Au contraire, il me paraissait louable avec ses répliques et commentaires imprégnés d’une ouverture d’esprit et d’une certaine douceur.
Il ne cherche pas à faire du mal à qui que ce soit. C’est malgré lui que ses relations sont compliquées et bourrées de bombes à retardement. Il devient amoureux (mais pas vraiment?) de deux femmes : Natasya Filippovna et Aglaya, fille du général précédemment cité. Toutes deux possèdent des comportements imprévisibles. L’une, Natasya, semble devenir réellement plus folle plus l’intrigue avance. L’autre, Aglaya, est une rebelle d’une famille aristocratique, mais ses tergiversations comportementales sont si intenses que ce n’est pas difficile de comprendre pourquoi ses parents n’ont toujours pas réussi à la marier.
Deuxièmement, L’Idiot me faisait songer à un autre bouquin russe, soit Anna Karenina de Léon Tolstoï. Publié une décennie après le magnum opus de Dostoïevski, celui de Tolstoï est similaire sur plusieurs plans. De un: le personnage qui prête son nom au titre n’est pas vraiment celui ou celle avec qui les lectures passeront le plus de temps. Oui, ils sont souvent présents, mais pas tout le temps, s’absentant parfois pour des dizaines de pages, voire des chapitres entiers. Leur raison d’être est d’offrir une fenêtre sur le monde que l’auteur espère nous faire découvrir. Ils sont notre loupe pour observer des gens et leurs demeures qui nous sont méconnus.
De ce fait, tant L’Idiot que Anna Karenina sont des représentations de sociétés. Leurs contextes, histoires, réussites et échecs. Chaque membre d’une telle ou telle société a, par le fait même, goûté des victoires ou subi des péripéties qui ont laissé des séquelles.
Bagage de l’auteur
Pendant longtemps je ne m’occupais jamais des pré- et postfaces. Je désirais consommer et digérer un roman tel quel. C’est une façon de faire techniquement tout aussi bonne qu’une autre. Après tout, une fois une œuvre lancée auprès du grand public, l’artiste peut marteler les points qu’il veut, le public en sera néanmoins le juge.

Cependant, cette habitude a changé dernièrement et j’en suis très heureux. Connaître le contexte de création d’une œuvre peut, dans bien des cas, en augmenter notre appréciation.
Lev souffre d’épilepsie, Dostoïevski aussi. Son personnage revient de la Suisse au début. L’auteur y habitait au moment de la rédaction. Dostoïevski et sa femme vivaient dans la précarité financière et voilà que plusieurs personnages dans l’histoire tiennent tant à l’argent (il y a même un mini-mystère concernant un rouleau de monnaie porté disparu). L’artiste a créé L’Idiot en plusieurs séquences et avait de la difficulté à façonner non seulement l’histoire en général, mais le personnage de Lev aussi. Comble du fait, avant d’avoir lu la postface, je remarquais que le personnage avait changé d’attitude entre la première et la deuxième partie.
Ais-je trouvé le bouquin super formidable simplement en ayant lu la postface? Non, mais je le comprends mieux. Et ce n’est pas pour dire que je ne le comprenais pas, mais maintenant c’est mieux.
Donc, si jamais vous doutez de la qualité d’un livre, explorez l’histoire de sa réalisation. Cela ne garantira jamais que vous adorerez le produit final, mais c’est bien de savoir comment et pourquoi le livre, film, tableau, pièce de théâtre ou toute autre expression artistique est ainsi.
Dans le pire des cas, on se dit : « Ah, voilà pourquoi j’ai détesté ça! ».

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