Un dialogue entre Zola et Tchaïkovski

Les œuvres se parlent, même quand elles ignorent qu’elles exercent cette fonction. C’est-à-dire que deux œuvres (ou plus) mènent à croire que des artistes songeaient non seulement à des idées similaires, mais de manières similaires. Ce fut le cas il y a quelques jours alors que je visionnais sur YouTube une présentation de l’opéra Eugene Onegin de Piotr Illich Tchaïkovski. Je suis aussi en pleine lecture de La Faute de l’abbé Mouretd’Émile Zola. 

Zola le naturaliste

Émile Zola, célèbre auteur français du 19e siècle, a rédigé une série de 20 romans intitulée Les Rougon-Macquart. Le parisien avait été estomaqué par les efforts de son compatriote Honoré de Balzac, qui lui a pondu La Comédie humaine. Cette dernière regroupe non moins de 90 publications. 

Voulant s’y mettre sur un projet similaire, Zola cherchait à présenter, observer et comprendre la France et sa société. Balzac s’est consacré au succès de La Comédie Humaine de 1829 à 1850. C’est considérable.

Zola, souvent décrit comme un auteur naturaliste, a vu ses vingt histoires naitre entre 1871 et 1893. La description la plus succincte des Rougon-Macquart est que Zola raconte l’histoire deux familles unies par des mariages à travers les changements sociétales et politiques de la France au 19e siècle. Les romans ne sont pas des histoires d’aventure, ni des comédies (bien qu’il puisse avoir à l’occasion des passages saupoudrées d’humour), mais plutôt des observations des mœurs à travers des pères de famille, des mères, des amants, des marchands, des prêtres, des docteurs, tous issus du clan Rougon-Macquart.

La Faute de l’abbé Mouret, le cinquième tome, se passe à la campagne dans un petit village sans importance. Le protagoniste, l’abbé Mouret, jeune de 25 ans, est très assidu dans ses devoirs à l’église malgré que la petite communauté n’ait pas de penchant pour ses rituels ni la croyance. Sa vie sera bouleversée le jour qu’il fait la connaissance d’Albine, adolescente, qui habite avec son oncle dans le Paradou. Leur demeure est séquestrée dans un énorme jardin spécialement charmant, où la flore en toutes ses couleurs séduit. Suffis de comprendre que l’abbé Mouret mettra de côté son engagement de chasteté quelques temps. Mais qu’elles en seront les conséquences?

Tchaïkovski le maestro 

De l’autre côté nous avons le maestro musical russe, Tchaïkovski. Né en 1940 et mort en 1893, il a œuvré durant l’époque musical décrite comme « romantique », qui est, sincèrement, ma préférée. Il est aussi le premier compositeur russe – ou parmi les premiers – à se faire connaître à l’échelle internationale.

Pour faire une idée, Le Lac des cygnesCasse-Noisette, l’Ouverture de 1812, tout ça représente le génie de Tchaïkovski. 

Son opéra Eugene Onegin, inspiré du roman de Pushkin et dont la première fut interprétée le 29 mars 1879 à Moscou, raconte l’histoire d’un amour qui passe très proche d’être comblé mais le n’ai pas au final. Le personnage dont l’œuvre tient son nom est un homme charmant, assez sophistiqué, mais qui préfère la légèreté de la vie sans prendre les choses trop au sérieux, dont ses relations avec le sexe féminin. Le hasard voudra qu’il fasse la rencontre de la jeune Tatiana, issue d’une famille propriétaire de terres agricoles. C’est le coup de foudre…pour elle. 

Eugene Onegin, présenté par la Dallas Symphony Orchestra en 2022.

Lui refuse les avances de la demoiselle, donnant une raison franchement assez logique et honorable : le mariage de l’intéresse pas, donc pourquoi embarquer dans une aventure qui deviendra assurément une mésaventure? Les années passent et les astres décident que les deux individus se recroisent. Eugene réalise qu’il aime Tatiana. Elle, par contre, est plus mature et mariée! L’aime-t-elle encore? Oui, mais…

Amour des jeunes, occasions ratées

C’est ici que mes idées s’embrouillent. Je sais que j’ai senti de quoi en appréciant l’opéra de Tchaïkovski. Outre le fait que c’est très bien (un peu lent au début, mais le spectacle trouve son rythme vers le milieu du premier des trois actes), j’étais, au moment du visionnement, en pleine lecture du roman de Zola.

Les synapses se sont mises à s’étinceler. Les deux histoires sont deux côtés d’une même médaille. Où, du moins, chacun est une médaille, mais venant de la même usine.

Zola et Tchaïkovski (et, de ce fait, Pushkin) sont intrigués par un amour qui ne sera jamais comblé. Pas parce que les amants arrivent à se détester après avoir vider leur réservoir d’émotions. Il est plutôt question de mauvaises décisions prises aux mauvais moments. Mal reconnaître un contexte, ne pouvoir prédire l’avenir, être soit trop osé(e) ou pas assez. 

Pour Onegin, il ne voit pas d’avenir avec une femme qu’il considère comme étant une gamine. Bien que cela peut être perçu d’un bon œil (disons-le : il aurait pu carrément prendre avantages de la naïveté et jeunesse de Tatiana), c’est principalement parce qu’il préfère courir après les jupes. Tatiana, elle, cherche un amour.

Dans le cas de l’abbé Mouret et Albine, c’est Serge qui est trop troublé par des violences psychologiques. La confusion règne dans son esprit. Une vie – jeune vie, il faut le dire – entièrement dédiée au christianisme. Plus spécifiquement, le lecteur apprend tôt dans le roman que c’est la mère Marie qui anime sa croyance plus que tout autre chose. Depuis un jeune âge il a une fixation sur la mère de Jésus. Fixation sexuelle cachée? Possiblement. Mais dès qu’Albine entre dans sa vie, il y a un brassage de cartes.

Ils deviennent des amoureux quelques temps alors que Serge est charmé par non seulement Albine mais le Paradou et le jardin où elle habite. Cependant, des forces plus fort l’empêchent de rester avec son premier amour. D’une part ses propres idées sont souvent plongées dans une brume de confusion entre les désires normaux d’un être humain et sa dévotion envers l’Église. C’est une dévotion qu’il vie quasiment comme une punition. 

De ce fait, quand Albine le visite clandestinement vers la fin du bouquin pour l’encourager à revenir au Paradou, l’abbé refuse, seulement pour le regretter peu après. Mais rendu là, il est trop tard.

Onegin lui aussi se voit tourmenter par des émotions longuement enterrées vers la fin de l’opéra de Tchaïkovski. Il réalise à qu’elle point Tatiana est une excellente femme, une excellent personne pour qui il a de vrais sentiments. Lui, tout comme, Serge, devra vivre avec le regret de ses choix. 

Qui plus est, dans les deux histoires, les hommes remarquent que les femmes qu’ils ont quittées ou rejetées autrefois ont changé. Dans Eugene Onegin c’est évident puisque l’action du troisième acte se déroule des années plus tard. N’empêche, cette réalisation le frappe comme un fouet. 

Pour Serge dans La Faute de l’abbé Mouret, c’est plus compliqué et plus subtile. Premièrement, au moment qu’il refuse les nouvelles avances d’Albine, il ignore que cette dernière est enceinte. De deux : il remarque tout de même que durant les mois qui se sont écoulé depuis son départ du Paradou qu’elle ressemble moins à l’adolescente qu’il a connu dans le jardin magnifique mais à une femme physiquement mature. 

Les deux hommes sont donc choqués par ce qu’ils ont raté.

L’art d’interpréter l’art

C’est à chacun et chacune d’extrapoler ses idées en consommant de l’art. Peut-être qu’il y a ceux qui liront cet article et croiront que je suis fou. Que je n’ai rien compris de ni l’une, ni l’autre de ces œuvres classiques. 

Moi-même je ne suis toujours pas sûr si mes arguments tiennent debout avec pleine confiance. J’ai même rédigé cet article en deux parties avec une pause de plusieurs jours, le temps d’un petit séjour à l’extérieur de la ville. Après mon retour je n’étais pas sûr comment le continuer.

Rien de cela change le fait que j’ai senti une connexion indéniable entre La Faute de l’abbé Mouret et Eugene Onegin. Le pouvoir de l’amour. Les décision sublimes que nous prenons pour la vivre, ainsi que les décisions idiotes que nous prenons quand on ne la comprend pas.

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